08 mars 2017

KONG SKULL ISLAND, là où il n'y a que la taille qui compte...


Non King Kong n’est pas une figure de la puissance masculine ou une représentation d’une sexualité animale comme l’ont imaginé trop souvent la plupart des critiques qui ont commenté le film dans ses multiples versions. En effet, étant donné la taille de l'animal, on se aurait du mal à poser concrètement la question de sa véritable sexualité. Notre représentation stéréotypée nous le laisse entrevoir au masculin, mais il n'y a rien en réalité qui traduise son genre. Il n'est jamais perçu en situation sexuée – ou sexuelle - dans les films sauf dans une des suites qui lui a inventé une compagne à sa taille. Kong est un roi, mais vous pourriez l'appeler Queen Kong que cela ne changerait rien au propos. Ce n'est pas son genre qui importe mais bien sa taille qui compte. De fait, Virginie Despentes qui a écrit «King Kong Theorie» n'a pas tout à fait tort d'imaginer que le géant singe serait une métaphore de la sexualité avant la distinction des genres, une sorte de figure androgyne sans stéréotype de sexe. Nous sommes nous tous ses poupées, car oui, Kong joue à la poupée. Dans les précédents films sur King Kong (il y en a eu 7 entre 1933 et 2005), l’histoire est sensiblement la même. Beaucoup ont vu le personnage féminin caricaturé en une jeune femme blanche belle et naïve, une apparente victime de la domination masculine. S’il est vrai que la philosophie est la même elle traduit pourtant précisément l'inverse. Face aux armes, aux épreuves de force, c'est bien le triomphe d'une femme qui domestique avec une finesse et une habileté non feinte le Kong. Elle comprend qu'avec cet être démesuré, c'est à un autre inconnu qu'il faut faire face et que faire face, c'est être dans le donnant, donnant. Mais j'insiste, on pourrait fort bien interpréter le personnage qui intéresse Kong par un homme sans que cela ne change pas grand chose puisqu'il est impossible d'avoir des relations sexuelles avec les petits humains. Kong aujourd'hui traduit la crise des genres ni plus, ni moins et relativise notre position vis à vis de la vie animale et à ce que doit être notre place dans le vivre ensemble en milieu clos - ici sur une île - isolée du reste du monde. Nous ne sommes pas dans Jurassic Park. Les hommes et les femmes viennent sur cette île et ne survivent que s'ils pensent une adaptation qui passe par d'autres repères culturels et sociologiques que ceux qui régissent notre modernité. 

Néanmoins, c’est grâce à l’amour de la femme que finalement le géant animal va s’humaniser. C’est le mythe de «La Belle et la Bête». Car, en relisant la belle et la Bête, on s’aperçoit qu’en réalité ce n'est pas l'amour qui triomphe, mais tout d'abord la culture : la Bête et La Belle doivent d'abord partager un langage commun, plus encore une culture commune. La bizarrie de Belle dans son propre monde n'est pas d'être Belle mais d'être une femme qui lit ! Et c'est cette lecture qu'elle va d'abord partager avec la Bête ! L'amour est éminément culturel. Au reste comme dans le récent Starwars - Rogue One- on montre plus que jamais des femmes aussi investies dans l'action et le pouvoir que l'était la princesse Leia, jumelle de Luke Skywalker. La pub Always montre comment s'instruisent les stéréotypes, et ici, la survie concerne de la même manière les uns et les autres dans un monde où l'alpha est défini par l'altérité de Kong. Nous sommes sur son royaume. King Kong nous présente surtout une façon de coopérer entre hommes et femmes, là est la véritable nouveauté. 

Dans ce dernier film de King Kong, l’héroïsme en soi n'existe pas et caractérise par une qualité quelqu'un qui va se révéler par l'aventure. L'héroïsme nous révèle d'abord à nous-mêmes puis ensuite aux autres. Le Cid de Corneille était un piteux escrimeur mais son héroïsme dépasse autant sa maladresse que ses petites lâchetés pour le consacrer en héros. L'héroïsme, c'est notre processus de transformation que nous offre une posture sociale remarquable pour être le premier ou la première dans un cadre donnée comme Erin Brokowich, le temps d'un combat, d'une lutte.  C’est pourquoi les représentations sont essentielles, mais pas uniquement pour ce sujet, on peut en ce sens revoir le très beau film d'Amenabar Agora sur la première femme philosophe. Ces représentations non sexistes doivent circuler absolument pour nous réaliser dans nos vies car non une femme n'atteindra pas son "rêve" quand elle trouve un bon métier là où un homme réaliserait lui ses "ambitions". Le cinéma est un reflet dans lequel on peut retrouver les mentalités d'une époque avec une légère anticipation de ce que risque de devenir le monde. Je parle là des films qui nous marquent parce qu'ils nous "parlent". 

02 mars 2017

CARTE CINÉ ILLIMITÉE: Dites-moi comment vous l'utilisez, je vous dirai qui vous êtes... Un entretien avec Claire Barrois et Inès Chapon pour le quotidien 20 minutes

Grâce à la carte, on peut tout voir

L’illimité, ça ouvre le champ des possibles, et rien que ça, ça veut dire beaucoup. Le système de forfait évite, par exemple, à Morgane, une internaute de 20 Minutes, de limiter ses sorties à cause du prix de la place : « Avec mon copain, nous avons une carte pass duo Gaumont pour aller au cinéma à deux en illimité. On voit environ un film par semaine depuis un an. Il nous est arrivé d’avoir des périodes où nous n’y allions pas pendant plusieurs mois, mais, même avec ces périodes de creux, on est gagnant financièrement. »
Pour Emmanuel Ethis, recteur de l’académie de Nice, professeur de sociologie du cinéma à l’université d’Avignon, la potentialité n’a pas de prix. « Posséder une carte de cinéma illimité projette une représentation qu’on se fait de nous-mêmes, explique l’auteur de Sociologie du cinéma et de ses publics (Ed. Armand Colin, 2014, 3e édition). On apparaît comme des cinéphiles avant même d’être allé au cinéma. Cette carte, matérialisée dans le portefeuille qui plus est, nous apparaît comme un doudou, un objet rassurant. »

Grâce à la carte, on peut partir quand on veut
Autre pouvoir de la carte, celui de profiter d’un film à sa guise : en théorie, aucun problème pour voir 15 fois La La Land sur lequel on a flashé, ou pour avoir osé ne passer que 5 minutes en salle pour toutes les suites de comédies françaises sorties en 2016. Pas d’obstacle non plus à aller voir tout ce qui sort. D’autres ont trouvé un emploi complètement différent à leur carte illimitée. Certains s’en servent pour utiliser les toilettes du cinéma, d’autres parce que les fauteuils confortables plongés dans le noir sont idéaux pour faire la sieste.
C’est le cas de Maxime. « J’utilise ma carte à 90 % pour aller voir des films qui me plaisent, mais quand j’ai vraiment envie de dormir, je choisis un film qui ne fait pas appel à mes neurones ni à ma concentration, Cet été, je suis allé voir plusieurs fois Camping 3 par exemple. Mais un film d’art et d’essai peut être encore mieux, parce que je sais que je ne vais pas me faire réveiller par de la musique trop forte. » Pas de problème non plus pour ne voir qu’une heure d’un film quand il a peu de temps, quitte à y retourner s’il a aimé.

Avec la carte, on revient presque tous à nos vieilles habitudes
« Le mot "illimité" a un pouvoir marketing magique, quand il est inscrit sur une carte, on se dit qu’on peut tout faire avec, explique Emmanuel Ethis. Les statistiques [tenues secrètes par les exploitants] montrent que les premiers mois entraînent une utilisation saturée, un rythme effréné. Puis les gens sont rattrapés par le temps et reviennent à la base de leur pratique. » La raison ? Difficile de se prendre de passion pour les films d’auteur quand on aime les films d’action américains ou de se mettre à ne consacrer ses soirées qu’au cinéma quand on sort beaucoup, sous prétexte qu’on ne paie pas pour y assister.
Antoine en est la preuve vivante. A 28 ans, il vient de retrouver un emploi. « J’ai pris une carte quand j’étais au chômage, car j’avais beaucoup de temps libre, raconte le jeune homme. Mais depuis quatre mois, je n’ai pas remis les pieds dans un cinéma. Je sais que je devrais l’annuler pour ne plus payer pour rien, mais je crois toujours que je vais retourner au cinéma le mois suivant et rentabiliser mon abonnement. »
Lancées au moment de l’explosion du téléchargement illégal au début des années 2000, les cartes illimitées ont permis aux exploitants de faire face à une concurrence importante avec un dispositif financièrement attractif. « Mais la carte illimitée change peu la structure du public, estime Marc Filser, professeur de gestion à l’IAE de Dijon. Elle peut inciter à des pratiques plus intenses, l’abonnement permet également une sensibilisation du public déjà concerné, mais elle ne permet pas vraiment de capter des nouveaux publics qui n’allaient pas au cinéma auparavant. »

08 février 2017

Discours prononcés à l'occasion de la remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Jean-François Camilleri et Jean-Jacques Launier (Musée des Arts Ludiques, le 3 février 2017)

Nulle part ailleurs. Nous n’aurions pu être nulle part ailleurs pour honorer les chevaliers que je m’apprête à décorer. Dans ce fantastique Musée des Arts Ludiques qui a vu depuis sa création des expositions plus étonnantes les unes que les autres : chacun d’entre nous qui pénètre en ce lieux vit son propre voyage de Chihiro, sa véritable pixarisation du monde, son immersion totale dans l’art du jeu vidéo, sa marvelisation intime à Thor et Avengers, se wallacise autant qu’il se gromitise, se belle et clochardise pour un moment, un moment très précieux comme celui que nous offre toute véritable exposition. Celui de nous faire toucher par l’art qu’elle propose, et c’est particulièrement vrai ici, cette part de notre identité qui nous poursuit depuis l’enfance et qui n’a de cesse de nous rappeler à l’ordre de cette enfance, un ordre sacré, celui du jeu, celui de tous les possibles, celui de l’insouciance, celui des rêves éveillés, celui et celui-là seul qui, au bout du compte, restera de nous, celui de nos amitiés véritables. Julien Green a écrit un jour que c'est parce que la terre est gouvernée par des grandes personnes qui ont oublié qu'elles furent aussi des enfants que les enfants sont les personnes les moins bien comprises de la terre. Jean-François, Jean-Jacques, ce sont ces mots que je voulais d’abord vous adresser à tous deux, car je crois depuis toujours que c’est à des êtres comme vous qu’il faudrait confier le gouvernement de notre terre, non pas parce que vous seriez des rêveurs ou des utopistes, mais simplement – et c’est là l’essentiel – parce que vous savez parler à la seule part de nous-mêmes qui vaille, celle de notre enfance avec laquelle vous semblez être toujours en connexion directe et immédiate.  C’est sans doute aussi pour cette raison que vous êtes également des individus romanesques, parfois étranges tant vous semblez dotés de propriétés bien supérieures au super-héros de fiction.

Cher Jean-François Camilleri,
Je me souviens de la première fois où nous nous sommes rencontrés. Expérience on ne peut plus troublante. Je venais de donner une interview pour un Studio Magazine spécial Cannes à propos de mon petit ouvrage sur la sociologie du cinéma et Studio avait choisi de mettre mon portrait en marge de l’article avec une toute petite photo, minuscule photo de 3cm sur 1 et demi, mal éclairée, pas très bien imprimée, bref, ma mère aurait elle-même eu du mal à me reconnaître. J’étais donc à Cannes et le hasard me conduisit à être invité dans une de ces étranges soirées où il y a foule dans une villa des Hauts de Cannes… Je ne connaissais que la personne que j’accompagnais ainsi que l’invitant Nicolas Seydoux et, fendant précisément la foule, un homme se dirige droit vers moi : « Vous êtes Emmanuel Ethis, j’aime bien ce que vous écrivez ». Il s’agissait bien de Jean-François Camilleri qui m’avait reconnu depuis le micro portrait de Studio magazine. Rien que d’en parler, je demeure aujourd’hui encore troublé par ces facultés peu communes et déstabilisantes au premier abord dont il semble parfaitement conscient et qui l’habitent avec un bonheur serein et une tranquillité certaine. D’après ce que je sais ces facultés portent des noms arithmomanie d’une part et synesthésie d’autre part. L’arithmomanie caractérise quelqu’un qui se pose des questions du type  « quelle est la quantité de nombres premiers dans 3600 secondes », ou encore « combien de kilomètres carrés sont nécessaires au stockage de l'humanité tout entière ». La synesthésie, elle, associe un mode sensoriel à une représentation mentale en général : par exemple une couleur associée à une lettre ou à un chiffre. Ton chiffre, Cher Jean-François est le 3. J’ignore à quelle couleur tu l’associes, mais je sais que ce chiffre te suit : tu es né un 3 mars, tu signes tes œuvres 3C33.
En effet, Jean-François, tu es un artiste complet : écrivain, tu signes deux ouvrages « Putain de film ! » et « le Marketing du cinéma ». Livres que je recommande, car lorsqu’on lit avec clairvoyance ces ouvrages, à commencer par celui sur le marketing, on comprend combien l’aspect sociologique, moral, éthique et politique est essentiel pour toi dans un monde qui n’est pas toujours associé à ces valeurs. Musicien, tu as créé un groupe à Tours, « Jours Meilleurs » dans les années 80 et dont tu étais batteur.  Aujourd'hui, tu t’es mis à la guitare. Peintre et dessinateur : tu collectionnes les globes terrestres et les cartes de géographie pour les transformer, les peindre, créer d’autres œuvres. Les mondes dans les mondes, les choses derrière les choses. À ne pas en douter c’est cet amour de la planète que possèdent tous ceux qui pensent – comme Jules Verne – qu’il existe encore et encore mille choses à découvrir, un continent perdu ou une civilisation enfouie, c’est cet amour de la planète donc qui te conduit à fonder DisneyNature qui a produit des films sur l'environnement ou en a distribué, comme ce fut le cas pour « La Marche de l'empereur », de Luc Jacquet. DisneyNature, c'est, il faut le rappeler, la première création de label chez Disney depuis soixante ans ! Lorsque je pense à toi qui appartient à la génération Daktari et Coustien, il me revient forcément les mots magnifiques d’Amin Maalouf : « Lorsque l'esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre est vaste. N'hésite jamais à t'éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances. » Ces mots sont tirés de son ouvrage « l’Africain ». Un ouvrage qui dit aussi quelque chose de toi qui te sens chez toi chaque fois que tu poses le pied sur le continent africain, de l’Afrique du Nord à L’Afrique Noire, des racines construites au fil des voyages qui t’inspirent et continuent de te faire rêver, au même titre d’ailleurs que les canards de ta mare. Je sais que pour toi « la mare est un écosystème très intéressant et que le canard est l'un des seuls animaux capables à la fois de marcher, de nager et de voler ». Nulle discontinuité dans ton monde, tes mondes dont tu tentes de faire partager la beauté lorsque tu fondes l’association « Les Villages enchantés » dont le but est d’organiser des projections cinématographiques gratuites dans tous les pays du monde, ces toiles enchantées destinées à faire partager aux enfants qui n’y ont pas toujours accès un moment de cinéma tellement essentiel à tes yeux pour rêver.
Tu es un homme de toutes les filiations, Cher Jean-François, y compris familiale et tel Harry qui rencontre Sally, tu as su construire une merveilleuse famille avec ta Sally « Marika ». Tes filles Luna, Alice, ton neveu, ta nièce, ta sœur, ta mère bien sûr, constituent ce noyau familial essentiel pour toi. Et l’art reste sous toutes ses formes, le lien qui court entre ta famille et le monde, entre le monde et tes amis. Un art qui a pour toi toujours une composante ludique d’où ce lien indéfectible avec Jean-Jacques avec qui tu t’associeras pour créer la Galerie des Arts Ludiques… J’y reviendrai plus tard…
Dans le Livre de la jungle, la version Disney de l’ouvrage de Kipling, il est une réplique de la panthère Bagherra qui nous indique, je crois, parfaitement qui est Jean-François Camilleri : « Aucun fils d'homme n'était aussi heureux parmi les animaux, mais cependant, je savais bien qu'un jour dit la panthère, il devrait retourner vers ses semblables. » Je crois, Cher Jean-François que tu es bien ce Mowgli, un Mowgli à la fois anthropologue et sociologue, revenu parmi ses semblables, cet homme qui sait parler autant aux animaux qu’aux enfants qui sont en nous. Monsieur le Président-directeur général France de la Walt Disney Company, Cher Jean-François, pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».
Cher Jean-Jacques Launier,
C’est avec une émotion infinie que je me retrouve face à toi. Toi aussi tu représentes à mes yeux un être d’exception, un individu précieux tant il est habité par une bonté et une beauté sans limite, tu es un être inspiré, certes, mais un être d’inspiration surtout. De toute évidence, Disney ne s’y est pas trompé. Comment ne pas imaginer, d’ailleurs, que les créateurs de Vaiana ne se sont pas inspirés de toi pour créer Maui le demi-dieu ? Cela fait trois fois que je visite l’exposition et que tu es présent dans le musée et cela fait trois fois que j’entends des familles ou des enfants observateurs chuchoter pour dire, « c’est drôle le monsieur là-bas, on dirait Maui », Un Maui, c’est certain, mais qui aurait choisi ou été choisi par la princesse Raiponce – Diane - pour vivre sa vie.
L’écrivain Yves Navarre dit que ce sont toujours les enfants qui sont en nous qui sont des amis, pas les adultes que nous sommes devenus. Je suis d’accord avec Navarre, au sens où il faut une force inouïe pour aller jusqu’au bout de ses rêves d’enfant, d’adolescent, donc d’adulte. Walt Disney a dit un jour « Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d'un trait jusqu'au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager ». Apparemment, c’est bien Disney qui nous réuni ici et que tu as dû écouter très tôt. Enfant, Jean-Jacques, tu dessinais déjà des bandes dessinées où le héros, un grand pilote de voiture, faisait des rallyes dans le désert (avant même les premières courses existantes). A 11 ans, tu remportes un concours de dessin dont le jury était présidé par l’artiste mythique Moebius qui, en te remettant ton prix, te félicita et t’encouragea à persévérer ! Comment ne pas persévérer alors sous de tels augures ? Tu vas, ainsi, orienter tes études vers le dessin et la création. Quelques années plus tard, tout en créant et dessinant pour les plus grandes agences de pub, tu vas te passionner – tout comme dans la BD que tu avais créée enfant – pour la grande aventure du Paris-Dakar. Une sorte de continuité et d’attrait pour ce qu’évoque parfois le sable du désert lorsqu’on le foule. Au reste, tu relèves toi-même le défi en participant à plusieurs courses dans les années 80. Amoureux du désert, tu as même possédé une maison à Agadez, où tu passes plusieurs semaines par an avec ton meilleur ami Mano Dayak trop vite disparu.
Entre le dessin, la création, tu écris un livre « La Mémoire de l’âme ». A ce moment, ton rêve absolu bâti dans la fidélité est de pouvoir demander à celui qui a reconnu ton talent quand tu avais 11 ans, le grand Moebius, de dessiner la couverture de ton livre. Tu décides de lui envoyer ta demande accompagnée de ton manuscrit. Le retour du maître est rapide : « Ton livre me dicte de dessiner sur chaque page ! ». Un pari fou et la réponse du génie va bien au delà du rêve à réaliser. Cette rencontre avec Moebius sera majeure pour ne pas dire cardinale. Vous devenez très amis et à son contact tu déploies plus qu’une simple envie, mais une détermination sans faille de faire reconnaître le talent de Giraud-Moebius dans le monde entier. En effet, comme beaucoup d’entre nous, tu ne comprends pas pourquoi, aux yeux d’une certaine intelligentsia, une œuvre de cet artiste majeur qu’est Moebius semble valoir si peu à côté d’un Soulages ! Tu ne comprends pas plus pourquoi nos institutions culturelles qui devraient en être si fières ne songent jamais à l’exposer. Ta question est magnifique car elle est celle de tout ce que notre société – que dis-je – nos classes dominantes tentent d’instruire comme relevant comme culture légitime, qui est souvent aussi une culture privative, de distinction interdite à tous ceux qui n’auraient pas les codes requis. Preuve en est que lorsqu’un gamin issu des classes populaires s’entiche d’un Manet ou d’un Degas et qu’il en parle, les mêmes diront de ce gamin que son discours est par trop « scolaire ». Nous sommes là dans la négation la plus délirante de ce que devrait être, en réalité, la culture et l’art, des œuvres et des objets de partage sans hiérarchie qui contribue à nous faire être ensemble. Ce rejet des artistes majeurs de la BD, de l’animation, du manga et du jeu vidéo va faire naître chez toi une volonté quasi-héroïque de défendre ta passion jusqu’au bout et de faire reconnaître ces créateurs d’univers comme de grands artistes d’art contemporain. Ta bataille finale est ta passion première : l’Art Ludique est né. Et tu n’as de cesse, avec la merveilleuse Diane, de nous faire entrevoir qu’il n’y a d’art que ludique. Ta  passion est ton opium et ta joute secrète est ton humour ravageur, et ce sont ces deux qualités qui t’aideront à relever le défi de créer ce musée extraordinaire dans lequel nous sommes réunis ce soir. Tu t’es mis au service des artistes que nous aimons en portant sur tes épaules de véritables prophètes.
Je terminerai mon hommage en citant ton mentor Moebius avec qui tu partages la passion du désert à travers des mots qui expriment à mon sens tellement ta quête et ton destin : «Dans le désert – dit-il - on évacue toute l'accumulation culturelle qui nous embarrasse, que ce soit en matière de narration, de démonstration... Partout ailleurs on ne peut pas faire un pas sans tomber sur une règle, sur un panneau, sur un feu rouge. Dans le désert, il ne reste plus que l'être culturel internalisé, le personnage qui déambule et qui pose les questions : qu'est-ce que le bien et le mal ? Qu’est-ce que je fais ? Qu'est-ce que la création ? Si je me représente moi-même, est-ce que je deviens une créature ou est-ce encore moi ? »
Pour tout cela et pour l’œuvre précieuse qui est la tienne et que tu nous fais partager, « au nom du Gouvernement de la République, nous vous faisons Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres ».

19 janvier 2017

GONTRAN BONHEUR, animal veinard et solitaire...

«Certains films, certaines fictions, certaines bandes dessinées nous aident à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe» (Stanley Cavell, Le Cinéma nous rend-il meilleurs ?)


Inhumain, trop inhumain. Dans la galerie des personnages Disney, il est en un qui remporte tous les suffrages de l’exaspération auprès la quasi-totalité des jeunes lecteurs du Journal de Mickey et de Picsou Magazine : en français il porte le nom de Gontran Bonheur (Gladstone Gander en anglais). Stéréotype du dandy snob et endimanché, Gontran Bonheur n’est pas un canard, c’est un jar, un jar vantard, gandin hautain toujours tiré à quatre épingles, adepte des costumes cintrés et du cheveu rudement cranté. On imagine sans difficulté qu’une eau de Cologne lavandée recouvre le moindre soupçon de transpiration chez cet animal qui ne suinte que vanité et incompréhensible veine. Lorsqu’enfant, on ne s’est pas encore "construit" notre petite théorie personnelle sur la chance et le bonheur, sur le bien et le mal, sur le destin et la providence, rencontrer au détour d’un récit dessiné Gontran Bonheur ébranle forcément un peu. À n’en pas douter il incarne l’une des figures les plus authentiques de l’individu puant, égocentrique et fier de l’être. Gontran Bonheur, c’est un aristocrate qui aurait partie liée avec un sort nourri d'une injustice écrasante telle que peuvent nous la renvoyer ceux qui ne se sont donnés que la peine de naître, ceux-là mêmes qui n’ont pas besoin de réussir quoique ce soit puisque précisément "tout" leur réussit.

C’est dans l’esprit du dessinateur Carl Barks que Gontran Bonheur est né en 1948. Et, parce qu’il fallait rendre ce personnage un peu acceptable, son créateur lui a inventé un destin, une généalogie propre à expliquer d’où il vient et, du même coup, à excuser un tant soit peu ce qu’il est sans pour autant parvenir à générer une véritable compassion chez ses publics. Fils Unique de Daphnée Duck et Gustave Bonheur, Gontran Bonheur a perdu ses parents suite à un pique-nique gratuit, ces derniers s’étant trop gavés des nourritures offertes. Gontran a dû donc être adopté par Matilda, la sœur de Picsou. C’est donc d’un drame absurde comme on ne les connaît que chez Iosnesco que le vaniteux Monsieur Bonheur est né. Bardé des symboles de la chance, foulant trèfle à quatre feuilles sur trèfle à quatre feuilles, l’individu ne comprend toutefois pas pourquoi il ne peut rafler l’amour dans un monde où tout semble s’ordonner pour lui rendre la vie tellement facile. D'ailleurs, ne connaissant aucune difficulté à vivre, il ne sait - quand il écrit à Daisy la belle qu’il convoite- qu’employer des mots qui ressemblent à sa vie : «mon petit sucre d’orge, ma petite tarte tatin, etc.». Comme le soulignent les neveux de Donald dans un court récit intitulé Les Lettres d’amour : «sa prose est tellement sucrée qu’elle nous donnerait le diabète». Pourtant, si elle peut paraître épatante, la chance de Gontran Bonheur se retourne toujours contre lui. On le comprend aisément: puisqu’il n’a aucun mérite à vivre, aucun de ses actes ne sauraient être inspirés d'un quelconque héroïsme. L’envie qu’il pourrait susciter chez ses congénères ou ses lecteurs se transforme indéfectiblement en mépris. Et, la contrepartie de sa chance apparaît alors clairement. Gontran Bonheur, tout veinard qu’il soit, reste et restera toute sa vie, un jar voué à la plus extrême des solitudes.

On accepte sans difficulté ce pendant moral des histoires de Monsieur Bonheur parce que cette conclusion nous parait rétablir une certaine justice, un ordre du monde où il est établi qu’on ne peut tout avoir. D’évidence, la place de Gontran et l’effet repoussoir qui l’accompagne nous prémâchent, dès l’enfance, cette idéologie de la domination (sans doute portée autant par les dominants que par cette morale catholico-sociale diffuse que par défaut l'on appelle parfois "culture") qui est au fondement de ce sens commun qui verrouille nos existences sur le cran «personne ne peut tout avoir dans la vie et tant mieux». Comment ne saurions-nous accorder un peu d’estime à Gontran Bonheur qui est, en définitive, la première victime de notre cruauté idéologique. Ne serions-nous pas meilleurs au fond, si nous acceptions avec bonheur le bonheur de ceux qui réussissent avec arrogance et sans le moindre effort? Une autre morale que Gontran Bonheur ne connaîtra jamais et sans doute nous non plus à l’ombre de cette cloche de verre si bien instruite par notre quête du mérite et de la reconnaissance. Humains, trop humains…

10 janvier 2017

TRAVOLTA ET MOI : l'essence, du sens pour l'existence ?


On se souvient de l’idée fondatrice de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre - l’existence précède l’essence - selon laquelle aucun d’entre nous ne serait le résultat de déterminants, ou « prédéterminé », mais pourrait, au contraire, choisir ce qu’il souhaite devenir. C’est même dans l’acception de cette idée qu’on expérimenterait les contours de la liberté individuelle tant en tant que notion qu’en tant que valeur. Dans un article publié dans la revue Science le 10 mai 2013 par un groupe de neuroscientifiques mené par Julia Freund et intitulé « Emergence of individuality in genetically indentical mice », on découvre comment ces derniers réinterrogent à nouveaux frais cette question de la liberté individuelle par l’entremise d’une observation animalière en laboratoire. En plaçant ensemble quarante souris génétiquement identiques dans une très grande cage dès leur naissance, ils se sont demandés si, au bout de quelque temps, certaines se différencieraient par leurs comportements. Or, c’est bien ce dont ils furent les témoins car certaines développèrent en trois mois une inclination pour explorer leur cage alors que les autres se cantonnèrent à une zone très limitée. Il fût également constater que les souris « exploratrices » produisirent plus de neurones dans l’hippocampe, siège de la mémoire du cerveau. De fait, les chercheurs conclurent très « sartriennement » que chaque action transforme son auteur et ce indépendamment de son patrimoine génétique et de son milieu.

Les sciences sociales ont, pour leur part, démontré depuis longtemps que plus nous vivons d’expériences dans notre vie, plus nous sommes aptes à réagir à une diversité de situations nouvelles. De là à penser qu’on conquiert notre liberté individuelle au sens où l’entend Sartre dès lors qu’on a l’esprit aventurier, c’est peut-être précisément s’aventurer un peu loin sans tenir compte de nos représentations de nous-mêmes, de notre volonté, des effets édifiants qu’ont sur nous l’éducation et la culture, mais aussi l’idéologie de la liberté individuelle et de l’individualisme qui nous prépare à penser que nous sommes tous uniques et différents. Au reste, nous y sommes si bien préparés qu’une fois cette donnée intégrée, nous allons passer le reste de notre vie à nous étonner, voire nous passionner de toutes les ressemblances que nous nous découvrons avec autrui. Mieux, nous recherchons nos similitudes au point d’en faire quelquefois une quête existentielle. Il n’est d’ailleurs pas absurde de penser que le succès de l’art cinématographique tient en partie à ce qu’il nous offre de modèles formidables humains en situation qui fonctionnent comme autant de balises d’identification. 


Sur un plan plus personnel, depuis que je suis enfant, combien m’ont dit que je ressemblais singulièrement au John Travolta de la Fièvre du Samedi soir ou au Tom Hanks de Forest Gump? Je ne les compte plus. Désormais, chaque fois qu’on me le dit, je feins l’étonnement ce qui renforce le plaisir de celle ou celui pense avoir mis au jour une ressemblance qui m’aurait échappé jusqu’alors. Au delà, de ces petites jouissances des similitudes quotidiennes, je pense, qu’en définitive, il s’agit de relativiser la théorie sartrienne, non pour la brûler, mais pour la resituer dans le cours de notre vie. Oui, l’existence précède vraisemblablement l’essence jusqu’au moment où l’on a compris qui l’on est réellement. Une fois accomplie cette (re)connaissance de soi minimale, nous partons à la conquête de toutes les ressemblances que nous entretenons avec les autres. L’essence vient alors donner un sens à cette quête du « même dans l’autre » qui va jalonner, en partie, le trajet du reste de notre existence... La recherche de notre essence commune...

27 décembre 2016

ROGUE ONE, ou comment Star Wars nous permet de saisir (enfin) la spiritualité de notre XXIe siècle

Pour Carrie Fisher, notre princesse Leïa, notre inspiratrice (1956-2016)

Tout comme les deux autres spin off à venir ou bien du Réveil de la force et des deux autres films qui suivront, Rogue One va nous permettre de prendre avant tout la mesure de notre fidélité sur la longue durée à un projet sans précédent qui accompagne nos vies, structure notre manière d'envisager une mythologie moderne, invente une symbolique qui déborde de spiritualité, de philosophie, mais aussi de personnages utiles à nos manières de comprendre à la fois qui l’on est mais aussi qui l'on est susceptible de devenir. Les retours en arrière, les histoires parallèles, comme celle de Rogue One, fonctionnent sur la compréhension même des origines. Reste à ne pas néanmoins tout rendre visible ou lisible car Star Wars est un lieu de projection et d'interprétation pour ses publics. Ainsi, le film Rogue One repose-t-il sur les voies narratives d'un monde en devenir et fait le choix de se situer  au moment où les choses sont en train de changer, où le monde est en plein questionnement sur la manière dont il peut évoluer vers le bien ou le mal encore mal définis, quand tout est encore incertain et c'est ce qui rend les choses intéressantes car ces films nous montrent comment des personnages de fiction pensent leurs choix en période d'incertitudes. Là est sans doute le miroir le plus fort qui est tendu, notamment à notre jeunesse qui doit elle aussi, plus que jamais, faire ses choix. On ne peut pas ne pas penser à ceux qui s'égarent vers la facilité mortifère de la radicalisation qui leur offre l'illusion d'une destinée qui, en réalité, va leur faire perdre pieds et âmes. En ce sens et à l’image de l’œuvre Star Wars depuis ses origines, Rogue One s’apparente plus à une production de la mondialité car il n’écrase en rien les cultures du monde, mais se marie à elles pour les exalter en un syncrétisme ouvert. Rogue One apparaît dès lors comme un formidable bricolage, inédit dans sa façon d’agencer des récits religieux, mythologies et cultures. On se retrouve là dans une sorte de méta-récit propre à circuler d’un pays à l’autre, la plupart des spectateurs pouvant y projeter une part de leur culture, de leur civilisation, de leurs croyances. On pourrait relire Star Wars avec les lunettes du célèbre analyste des mythes Georges Dumézil et on voit comment Star Wars réactive sa théorie des trois fonctions où souveraineté et religion, guerre et production définissent les équilibres d’une organisation sociale à part entière et le corpus légendaire de tous les peuples indo-européens. Là où certains évoquent une franchise, pur produit de la mondialisation, Star Wars développe depuis ses origines un art beaucoup plus ambitieux pour parler d’universalité et de mondialité.

En reprenant la franchise Star Wars, Disney et les nouveaux réalisateurs qui accompagnent l’aventure suivent un chemin tout à fait identique dans leur volonté de faire circuler utilement les récits d’aujourd’hui. On risque de s’en apercevoir de manière encore plus flagrante avec Rogue One. Ils possèdent un savoir-faire similaire et un artisanat dont l’ambition et le projet sont de parler au plus grand nombre. Rares sont les entreprises culturelles qui aspirent vraiment à porter cette ambition pour prendre place aux côtés de nos cultures respectives en s’y ajoutant sans volonté de s’y substituer. Au reste, on le voit chez les publics passionnés comment ceux-ci parviennent au travers de l’œuvre à mettre au jour les correspondances entre l’univers Star Wars et leur propre culture ou leur propre spiritualité. Il est important de remarquer, au fur et à mesure des chapitres qui viennent nourrir la saga et particulièrement avec Rogue One, la constance des auteurs, leur soin à faire que tous, quelque soit notre ethnie, notre culture, notre horizon, nous nous sentions réellement représentés par et dans le monde cosmopolite de Star Wars. La robustesse même du mythe Star Wars permet désormais manifestement de forger une langue plus universelle, un babel des significations culturelles modernes. Il semble évident que dans 500 ans, les historiens, sociologues et anthropologues penserons que Star Wars était notre mythe favori et que, sans doute, nous y avons cru pour de bonnes raisons. C’est pourquoi il est essentiel de comprendre que, malgré les apparences, la problèmatique de StarWars n’est pas strictement de représenter les minorités, mais de nous faire comprendre que la vérité, la force ne sont pas l’apanage de tel ou tel, mais que tous, nous portons une part possible de cette force. Depuis ses origines, et plus encore aujourd’hui, les Star Wars Stories ont toujours eu l’ambition de porter la différence et la complémentarité des minorités qui perdent, de fait, dans ces fictions, le statut ce que nous désignons couramment et maladroitement par « minorités ». Il y a toujours eu dans Star Wars une volonté d’embrasser une multitude sociétale. De même, rares sont les fictions qui mettent en scène de manière héroïques des personnes âgées comme c’est le cas d’ObiWan dans l’épisode IV incarné par Alec Guiness, ou Lor San Tekka incarné par Max Von Sydow dans l’épisode VII Le fait est qu’on accorde de manière très revendiquée une part plus grande en matière de personnages de premier plan à la fois aux personnages féminins ou aux personnages autres que les jeunes hommes blancs faussement lisses et souvent torturés auquel le cinéma américain a toujours donné la part belle.

Avec John Boyenga et Forest Whitaker deux acteurs afro-américains qui occupent une place de premier plan respectivement dans le précédent film, The Awakening et dans Rogue One, la prouesse n’est pas simplement de mettre ces acteurs en scène, mais de leur offrir un rôle qui fait sauter les apparences : nous pouvons tous nous projeter en eux au-delà de leur hexis corporelle, nous nous reconnaissons dans leurs actes et dans leurs récits. Là est le plus beau défi humaniste de la saga : se reconnaître dans des autres qui ne nous ressemblent pas par leur apparence physique mais qui nous inspirent par leur comportement éthique. Le message universel de Star Wars participe à la reconnaissance de tous, à la valeur de la vie de chacun. La métaphore d’un univers en équilibre omniprésente dans Rogue One est particulièrement appropriée pour comprendre combien cette thématique se perpétue en message politique. Le problème au regard de ce message, c’est que ceux qui sont habités par le racisme et la volonté d’exclure « l’autre » placent rarement Star Wars au cœur du panthéon cinématographique qu’ils revendiquent. Il en va de même avec la prééminence des femmes qui sont à deux reprises les uniques héroïnes des derniers films, Rogue One et The Awakening qui traduit avec une insistance utile la nécessité qu’il y a à « fabriquer » politiquement une reconnaissance de la place de tous dans les récits. Et ce parce que Star Wars a compris dans sa matrice profonde que les représentations sont nécessaires pour changer notre vision du monde. C’est dans ce sens qu’il conçoit les choses : au moment où l’Amérique a failli avoir une femme présidente, on comprend l’importance de la manière dont les récits façonnent l’acceptabilité des acteurs de notre propre monde. On comprend là d’autant mieux combien nos jugements esthétiques sont conditionnés par leurs fondements sociaux. Ils sont loin d’être autonomes et, seul, le cinéma considéré en tant qu’institution permet d’appréhender le sens de ces jugements quotidiens sur ce qui est beau et sur ce qui ne l’est pas et surtout combien le cinéma et nos vies n’ont de s’entremêler pour s’éclairer mutuellement. Avec Rogue One, le cinéma n’a de cesse de nous rappeler dans sa « force » que le vivre-ensemble ou l’être-ensemble peut être précédé pour le meilleur d’un « voir-ensemble ». Léo Calvin Rosten a écrit «Nous voyons les choses comme nous sommes, pas comme elles sont.» En un peu plus d’un siècle, le cinéma est devenu sans conteste bien plus qu’une usine à fabriquer des rêves. Le cinéma façonne nos attitudes, nos comportements, nos manières d’être, voire d’être ensemble. Les larmes qu’il fait couler de nos yeux nous préparent aux séparations ou aux disparitions que nous craignons ou nous font nous remémorer celles que nous avons vécues. Tous nos baisers, eux, sont aujourd’hui des baisers de cinéma. Nos héros sur pellicule inspirent souvent nos gestes et nos répliques courageuses ou du moins, ceux qu’il nous plairait d’avoir. Même nos premiers Disney nous aident à prendre conscience très tôt de ce sentiment — l’empathie — si essentiel pour nous permettre de vivre au milieu d’autres qui nous ressemblent souvent parce qu’ils ont vu le même film que nous. C’est ainsi que nous devons comprendre aussi l’ambition des créateurs de Star Wars, une l’œuvre qui nous a préparé, nous publics ,à entrer dans le 21e siècle et que, comme les plus grandes œuvres du cinéma, ses personnages et ses récits en images nous aident —ainsi que l’écrit le philosophe Stanley Cavell — à préserver notre foi dans nos désirs d’un monde éclairé, face aux compromis que nous passons avec la manière dont le monde existe.

22 décembre 2016

L'ÂME REPROGRAMMÉE : R2D2, C3PO, BB-8, K-2SO, quand la Force est avec eux...

Pour Marc Nicolas, une âme magnifique, qui savait reconnaître l'autre au premier instant...

Ce qui surprend le plus lorsqu’on écoute avec l’oreille du sociologue des publics, les réactions des salles de cinéma dans lesquelles on projette la toute dernière Star Wars Story Rogue One —, on remarque que les rires des spectateurs sont provoqués presque à l’exclusive par des robots. Certes, il y a une séquence très drôle où Chirrut Imwe, un personnage aveugle et non dénué d’humour, fait remarquer aux gardes impériaux qui le font prisonnier que c’est sans doute un peu too much de lui mettre un sac de toile sur la tête pour l’empêcher de voir où il sera déféré. Mais, hormis cette scène d’anthologie humoristique qui repose sur l’équivoque d’un handicap intégré et distancier, les rôles de comiques dans cet univers guerrier sont endossés par des non-humains, des droïdes, « socialisés » par et avec ceux qui évoluent du côté de la Rébellion, loin, bien loin des machines disciplinées de «l’Empire». Dans son essai consacré au Rire, le philosophe Bergson observait que «nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une machine ou d’une chose». Et nous devons à un autre philosophe, Alain, la célèbre maxime selon laquelle le rire serait «le propre de l’homme, car – écrit-il — l’esprit s’y délivre des apparences». C’est bien l’esprit à fleur de tôle qui nous est donné à voir avec les robots de Star Wars, du moins, ceux qui apparaissent comme fil rouge d’un film à l’autre ou bien ceux qui emportent la vedette sur l’écran et sur les étales des produits dérivés. On retient leurs noms, en mélangeant un peu les lettres et les chiffres dans un premier temps, puis lorsque la maîtrise est là, on les convoque du fait même de leur pouvoir d’évocation un peu comme un article de loi ou le verset d’une prière : R2D2, C3PO, BB-8, K-2SO. On les loue pour leur caractère dominant : R2D2, petit bagarreur opiniâtre, C3PO, commère protocolaire décalée, BB-8, loyal, déterminé et protecteur, K-2SO, ironique, indulgent et engagé. Les rires que chacun d’eux provoque sont bel et bien délivrés des apparences, et sont le produit inversé de ce qu’énonçait Bergson, car nous rions là chaque fois qu’un droïde nous donne l’impression d’embrasser un caractère humain, très ou trop humain.

L’une des répliques les plus drôles que l’on doit à C3PO dans Rogue One, c’est lorsque celui-ci constatant que les hommes de la Rébellion s’affairent à charger leurs vaisseaux pour quitter d’urgence la planète sur laquelle ils s’étaient réfugiés. Prenant, comme à son habitude son « ami » R2D2 à témoin de la situation, il se scandalise : « tu vois toute cette agitation, et dire que personne n’a pris le temps de nous avertir qu’on partait, vraiment nous sommes bien mal considérés malgré tout ce qu’on fait ! » En réalité, les spectateurs rient de bon cœur à cette réplique parce qu’eux non plus n’ont pas été avertis qu’on quittait la planète, eux aussi ne sont que des témoins passifs de l’action en cours… C3PO fait bien plus qu’un bon mot, il créée un lien de médiation direct avec les publics qu’il se met forcément dans la poche puisqu’au fond, il n’y a que ses publics qui prennent garde à ce qu’il dit. Il ne fait jamais rire personne dans la narration intra -Star Wars. Il est toujours ramené à sa condition robotique, tantôt vendu comme un esclave, tantôt démantelé dans un atelier, on lui coupe la parole lorsqu’il parle trop… Seul le peuple des Ewoks qui vit sur la lune d’Endor va consacrer C3PO comme un véritable dieu doré lorsque les protagonistes échoueront sur cette planète forestière. Au reste, il va acquérir ipso facto le droit de vie ou de mort sur ses camarades de jeu. On comprend là qu’il va jouer un peu de ce droit pour gagner un peu en considération, car en définitive, c’est ce que réclame en permanence C3PO : une petite part de reconnaissance dont il ne comprend pas, en toute sincérité, pourquoi elle ne lui est pas accordée par les humains qu’il accompagne avec un certain sens du dévouement et de la hiérarchie protocolaire ampoulé : « Maître Luke, maître Luke ! » Il n’y a que lui, dès le premier instant pour attribuer ce statut de maître à Luke qui est encore bien loin de deviner quel sera son destin.

C’est paradoxalement en partageant le parti de la Rébellion que les robots, «reprogrammés» pour ne pas obéir servilement, mais pour gagner en initiatives propres, vont finalement conquérir leur reconnaissance, car cette question de la reconnaissance se saurait se réduire à une simple lutte pour la reconnaissance. En partageant avec les Rebelles, la lutte pour des valeurs communes et choisies dans une guerre dont on ne sait combien de temps elle va durer, les droïdes laissent entrevoir ce qui façonne ces âmes fortes, celles qui ont conscience que, dans une lutte, il n’y a pas de délai, pas de prix fixé, pas d’aspect ordinaire et quotidien, que ce que l’on donne n’a pas de valeur en soi, mais devient le symbole d’une relation qui s’établit dans la conviction d’être du bon côté de la Force. De R2D2 à BB-8, de C3PO à l’ironique K-2SO qui nous fera comprendre avant tout les autres protagonistes, ce que signifie le sens du sacrifice pour une institution, les droïdes de Star Wars, en nous faisant souvent rire interpellent directement l’âme de leurs publics en repoussant les limites de leur questionnement à propos de ce qu’eux-mêmes seraient capables de faire ou de ne pas faire dans des situations similaires. Rogue One nous achemine vers des conclusions assez similaires à celle du prix Nobel Amartya Sen, l’économiste indien, lorsqu’il écrit : « l’action d’une personne peut très bien répondre à des considérations qui ne relèvent pas – ou du moins pas entièrement – de son propre bien-être ». C’est là que réside l’ouverture de soi vers une action non égoïste, véritablement sociale. Et ce sont des robots qui nous le rappellent, ces robots qui sont sans doute plus préoccupés d’apprendre à rire ou à pleurer que de faire la guerre. Ne serait-ce pas eux, les véritables dépositaires de la Force, eux les véritables dépositaires de la part la plus humaine de nos âmes, eux qui n’ont de cesse de nous montrer la voie vers ces « états de paix » qui existent bien, là où la reconnaissance mutuelle que nous nous accordons les uns aux autres est non seulement recherchée, mais effective et, plus important encore, vécue.

20 décembre 2016

A DÉFAUT DE VIEILLIR... Hommage à Michèle Morgan

"Les événements de notre vie nous ressemblent : cela double l'injustice"


« Tout ne tient qu’à l’interprétation des signes du monde, du moins ceux que l’on pense devoir interpréter. Je n’ai compris qu’hier jusqu’à quel point tout cela pouvait avoir son importance en découvrant dans le tiroir de la table de nuit de Simone, ma femme, ce gros carnet avec une étiquette – Mon carnet de rêves –, un journal intime lourd, rempli de mots et de photos qui débordent de tous les côtés, un journal dont je ne connaissais même pas l’existence… ». Le carnet de rêve que Jean a entre les mains, c’est comme un sésame qui le fait pénétrer avec fulgurance dans les actes, les désirs et les frustrations de Simone, dans une vie parallèle et secrètement distillée dans un quotidien troublé et insoupçonné. La première page de son journal date de 1938. Un petit ticket - Carte d’entrée au cinéma Le Champo, Paris - y est collé en haut à droite, et juste en dessous, griffonné à l’encre ocre le titre d’un film, Quai des Brumes, avec entre parenthèses un prénom (Nelly); ce prénom, c’est celui du personnage qu’y interprète Michèle Morgan. « T’as de beaux yeux, tu sais – j’me souviens dit Jean – cela nous faisait rire car Simone avait presque les mêmes yeux que Michèle Morgan et comme je m’appelais Jean,… , il n’en a pas fallu plus pour qu’on se marie un mois après la sortie du film, ça allait vite à cette époque-là.»


Les pages du journal de Simone se suivent et égrainent une sorte chapelet qui paraît mettre en parallèle les événements de la vie de Simone avec ceux de la vie de Michèle. Hasards et coexistences. Simone voit en Michèle une troublante jumelle qui semble vivre à sa place la vie de star qu’elle-même aurait très bien pu avoir. « Et tout concorde, insiste Jean, tout » Simone, comme Michèle, est née le dimanche 29 février 1920 à Paris. Sur la cinquième page du cahier, figure le thème astral de Simone, un horoscope forcement identique à celui de Michèle Morgan qui lui prédit un destin scellé dans la soie, les paillettes et les fils dorés. Un fil d’or justement, il y en a un, agrafé à la rubrique 1945-46, car l’horoscope de Simone n’a pas menti : elle a bien connu la soie et les paillettes, mais en devenant petite main chez Balmain, rue François 1er. Cette année-là les robes y sont richement brodées, et l’on raconte dans les ateliers que certaines iront habiller les stars françaises du premier Festival de Cannes. Michèle Morgan y emporte le grand Prix International de la meilleure interprétation féminine pour La Symphonie Pastorale… «Porte-t-elle une Balmain?»

Les pages du carnet deviennent méticuleusement encombrées. Des photos découpées dans Cinémonde, des articles de Lucien Durkheim, et des phrases de Simone, toujours ces phrases interrogeant « le petit grain de sable qui s’est mis dans les rouages de sa vie et qui a favorisé un destin plus qu’un autre ». Une part maudite, une injustice imaginée que Simone fréquente avec la bienveillance compréhensive que l’on accorde parfois à la fatalité, une bienveillance fondée sur un pacte apparemment inéluctable qui la lie à celle qui l’accompagne en gros plans sur les écrans : la tranquillité du temps qui passe et qui chaque année ajoute aux beaux yeux de l’une et de l’autre une petite ride plus ou moins marquée. Complicité trop fragile, car Michèle mène une vie de cinéma. Simone, elle, aurait certainement voulue la suivre, plus longtemps, mais justement, hier, elle ne s’est pas réveillée. Ultime coïncidence ? Entre les deux dernières pages du carnet, une photo de Michèle, fraîchement découpée, la seule à ne pas être collée : petite rupture avec le temps car on devine que Michèle a subi cette curieuse opération esthétique qu’on appelle lifting, et qui trahit - c’est du moins ce dont Jean restera persuader - ceux qui projètent en vous, plus que de la dévotion, de l’amour. En exergue à la fin du carnet de Simone figure, recopiée au crayon de couleur mauve, une phrase de Jacques Chardonne: "Il y a un mirage favorable à l'amour, qui tient à la distance d'un objet inaccessible. Il y a un mirage plus favorable encore, qui vient de la proximité d'un être et de sa fréquentation intime et prolongée".

19 décembre 2016

LE SECOND DEGRE N'EXISTE PAS ! À propos des "nouveaux" Dieux du stade...

Dédicace à tous les amateurs d'ironie, de cynisme ou grands lecteurs de La Mètis des Grecs de Détienne et  Vernant.


Dans une interview accordée il y a quelques années au quotidien Le Monde, Max Guazzini, le président du Stade français Paris déclarait à propos du fameux calendrier des rugbymen nus que tout cela, «au départ, c’est uniquement pour s’amuser». L’entretien visait à interroger Monsieur Guazzini, également patron de la radio NRJ, sur l’ambiguïté de certaines photos où les sportifs semblent jouer sur des postures fortement évocatrices de l’imagerie homosexuelle. Cet axe d’accroche sur l’ambiguïté gay a d’ailleurs été celui qu’ont privilégié la quasi-totalité des interviewers qui ont rencontré Max Guazzini ou les joueurs du Stade français. Cette année, le calendrier a - semble-t-il - atteint des records de vente sans précédent, records confirmés dans le succès tout aussi important qu’a rencontré la vente du DVD du making-off sur les Dieux du stade ou plus exactement des DIEVX DV STADE, respect de la typographie oblige, un titre qu’il faut entendre, selon l’interviewé, sur le même registre que le référent à la culture gay, c’est-à-dire «au second degré». Reste à savoir de quel second degré il s’agit et comment il est supposé fonctionner.Lorsqu’on convoque le second degré, c’est, en général, pour justifier plus ou moins adroitement de l’existence possible d’un contrat de connivence entre celui qui produit une image ou un bon mot et celui qui les reçoit. Cela instaure d’emblée un jeu dont le soi-disant second degré partagé signifie qu’on a décodé la règle implicite : on appartient alors à la même «communauté culturelle» que ceux qui vous interpellent par ce contrat de communication.

Le jeu du second degré se résume donc souvent à la compréhension d’une ambiguïté, compréhension à laquelle est attaché un véritable «facteur plaisir» lorsqu’on parvient à tirer à soi la couverture du sens incertain. De fait, lorsque l’on est gay et que l’on se procure le calendrier ou le making-off des Dieux du stade, on ne saurait supposer un seul instant que tous ces rugbymen se moquent ouvertement de vous en feignant les codes imagétiques de votre communauté, mais plutôt que ces derniers possèdent avec vous ces codes imperceptibles par le non-gay ; dès lors le rugbyman devient au pire un gay-friendly, au mieux un type sensible à la beauté de ses collègues de jeu avec qui il fête gaiement ses troisièmes mi-temps sous la douche. De même, lorsque l’on est une femme hétérosexuelle et que l’on achète ce calendrier, on est sans doute flattée par cette intimité masculine soudainement offerte et si bien évoquée dans la fameuse chanson de Clarika : «Ah, si j’étais un garçon, je saurais ce qu’ils font dans les vestiaires ah, si j’étais Paul ou Léon ou même un porte-savon, un courant d’air». Les Dieux du stade semblent résoudre partiellement ce fantasme singulier du vestiaire sportif où la mixité demeure étrangère. En 2003, la photographe était – rappelle Max Guazzini – une femme : «le calendrier est donc avant tout le regard d’une femme». En 2012, comme en 2011, la femme a été remplacée par le photographe François Rousseau. On attend avec impatience une nouvelle déclaration de Max Guazzani qui affirmerait : "le calendrier est désormais avant tout le regard d'un homme". Hommes, femmes, chacun pourra donc projeter ce qu’il veut sur les Dieux du stade, les poses soumises de Thomas Combezou ou le regard séraphique de Alexis Palisson: c’est l’œil du spectateur qui reconstruit le sens, ce qui dégage amplement le producteur de ladite image de toute responsabilité de sens incontrôlé. On peut seulement avancer sans risque que les acheteurs du calendrier ou du making-off ont en commun un certain goût pour la beauté du corps humain, chacun inscrivant ce goût dans le registre qui lui est propre. Le cas du rugbyman qui achète le calendrier… Demeure la question du second degré également convoqué par Max Guazzini en ce qui concerne le titre du calendrier qui est aussi le titre du film making-of du calendrier «les Dieux du stade» : si nous avons affaire à des « Dieux », c’est donc que ce goût pour la beauté du corps sportif pourrait – c’est piquant – s’ériger en culte rendu à nos héros du stade ? Un culte païen et amusant, il va sans dire.


On a bien compris que nos sportifs jouent ici du second degré avec une habileté spirituelle d’exception. Il serait, en conséquence, déplacé d’évoquer ici une quelconque référence à ce fameux culte du corps si bien rendu par le piqué de l’image noir et blanc de la réalisatrice Leni Riefenstahl dans le fameux film intitulé lui aussi Les Dieux du stade, où cette dernière offrait à Hitler en 1936 son regard de femme sur la beauté plastique des athlètes olympiques. Ceux qui ont pu voir le documentaire en deux parties se souviennent sans doute de la première, sous-titrée La Fête de la beauté (Fest der Schönheit), où l’on voyait évoluer des sportifs nus en rappel à l’olympisme grec des origines. Evidemment, nos Dieux du stade version 2017 n’ont rien à voir avec cela : ils sont porteurs de valeurs bien différentes, et comme le dit Max Guazzini «tout le monde a trouvé cela amusant». Dédouanons donc nos sens de ces vieilles histoires et évitons de nous interroger trop longtemps sur ces sociétés qui développent de nouveaux cultes du corps avancé comme un corps prétendument « authentique » : on est là dans le second degré maîtrisé de la candeur et de l’innocence de sportifs sympathiques, joueurs et attachants au service d’une simple opération marketing aux vertus déculpabilisantes puisque, de surcroît, précise le patron d’NRJ, «depuis deux ans une partie des sommes récoltées va à une association humanitaire». Et rendons grâce aux Dieux. En s'installant dans la longue durée, depuis leur première édition, les Dieux du stade version calendrier sont devenus un rendez-vous annuel habité par ce zeste d'érotisme tourné vers le grand public faisant ainsi évoluer de concert le regard que nous portons tous sur la nudité masculine. Je précise au lecteur de ce billet que tout ce est écrit ici est évidemment à prendre au second degré !

20 novembre 2016

LA CHARTE POUR L'ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE : quelques mots de présentation...

Madame la Ministre de l’Education, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche,
Madame la Ministre de la Culture et de la Communication,

Je suis particulièrement ému de parler devant vous aujourd’hui, d’abord parce que vous êtes là ensemble, réunies pour l’éducation artistique et culturelle que vous avez remis au cœur du projet politique de la nation, pour notre jeunesse, donc pour nous tous. Ensuite parce que nous fêtons cette année les 70 ans du Festival d’Avignon qui est le lieu symbolique par excellence que Vilar a inventé pour faire vivre une éducation populaire pour le théâtre et par le théâtre, enfin parce que depuis 1996 – vingt ans – nous sommes là chaque année avec mes collègues sociologues Jean-Louis Fabiani et Damien Malinas (*) pour étudier et comprendre ce public qui sans cesse se renouvelle tout en apprenant à vieillir avec l’art et la culture : le public du Festival d’Avignon. Votre présence ici est à la fois un très grand honneur, une très grande joie mais aussi et surtout un merveilleux symbole. Symbole car vous y venez pour fêter les 70 ans du Festival inventé par  Jean Vilar - un homme qui détestait les commémorations – et cet anniversaire-là n’est pas une commémoration comme les autres. Lorsqu’on commémore les 70 ans d’une manifestation comme celle-ci – ce sera le cas de Cannes l’année prochaine, cela signifie que les tout premiers spectateurs d’Avignon continuent à s’éteindre les uns après les autres, même si fort heureusement beaucoup sont encore là pour nous rapporter leurs souvenirs. Nous avons tous connu cette expérience singulière, Mesdames les Ministres, de penser à quelqu’un qui nous est cher et qui a disparu. Et, peu importe l’amour ou l’affection que nous avions pour notre proche, nous nous rendons compte que notre mémoire, notre esprit ont de plus en plus de difficultés à nous restituer les traits d’un visage qu’on a aimé et qui nous était si proche. Cette expérience peut nous plonger dans une immense tristesse s’il n’y avait pas les autres, ceux qui ont aussi connu la personne, et avec qui l’on peut en reparler. Et là ce sont alors des anecdotes, des gestes, des sourires, des paroles, des colères, des incohérences, des contradictions qu’il nous plait de redécouvrir ensemble. Nous avons besoin d’être ensemble pour faire vivre nos souvenirs et surtout pour les transmettre. C’est le sens même et le sens premier d’une culture qui est tujours, comme le disait René Char, un héritage dont nous ne possédons pas le testament.

En ce qui concerne le Festival d’Avignon, il nous reste des écrits de Vilar qui expriment son ambition, son objectif impérieux jamais abandonné et résumé dans ces célèbres propos qui énoncent son programme : « tenter de réunir dans les travées de la communion dramatique le petit boutiquier et le haut magistrat, l’ouvrier et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé. Car dans ce monde mécanisé, hiérarchisé, divisé, unir des êtres d’origines diverses, de goûts différents, de pensées souvent ennemies est – me semble-t-il – la raison d’être du théâtre ». Car enfin, il s’agit pour Vilar d’être bel et bien ensemble pour penser politiquement le monde qui est le nôtre grâce aux grands œuvres de spectacle vivant. Le projet de Vilar – celui de l’éducation populaire qu’il va avoir de cesse de réinventer - est une utopie politique, mais une utopie qu’entendra la jeunesse d’après-guerre, une jeunesse qui va venir à Avignon, habitée d’un militantisme où l’éducation artistique et culturelle va devenir éducation populaire, une promesse d’émancipation. Bien sûr, tout ne fonctionne pas forcément tel que Vilar l’a imaginé, mais peu importe, sa volonté ne s’est jamais démentie. Trop d’entre nous préfèrent changer d’objectif lorsque l’objectif initial qu’ils se sont fixés semble trop difficile à atteindre. Pas Vilar. Le fait est que Vilar continue à parler à la jeunesse d’aujourd’hui – particulièrement aux étudiants de nos universités qui ont été les grands oubliés de toutes les politiques culturelles -, c’est que tout comme André Malraux, Jean Vilar pense qu’il existe une mystique de la rencontre entre le peuple et la culture. Cette rencontre là, cette mystique, est chargée de la plus belle des énergies, une énergie qui nous rappelle que la culture doit être partagée par tous et ne saurait être confisquée au profit de quelques apparatchiks ou soumise – c’est tout aussi grave - à la domination du marché.

Au nom du Haut Conseil de l’Education Artistique et Culturelle et de l’ensemble de ses membres, j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui, Mesdames les Ministres, La Charte de l’éducation artistique et culturelle. Dix phrases simples, lisibles par toutes et tous, destinées à parler à l’ensemble des acteurs de l’ambition que nous souhaitons voir porter par tous pour l ‘éducation culturelle et artistique, des phrases élaborées d      ans la diversité que portent celles et de ceux qui siègent dans notre Conseil : représentants des ministères, membres de fédérations d’élus, représentants de collectivités territoriales, parents d’élèves, artistes, éditeurs ou personnels des administrations centrales et des services déconcentrés de l’état.  Je ne vous cache pas que l’esprit qui règne chez l’ensemble des acteurs du HCEAC c’est de travailler, sans considérations partisanes, à la construction d’un espace de dialogue, de débats, et d’échanges, parfois très vifs car nous avons tous quelque chose à défendre lorsqu’il s’agit de faire de l’éducation artistique et culturelle un enjeu largement partagé, s’appuyant sur une culture professionnelle partagée. La diversité, si elle devient une force au sein de ce Haut Conseil, peut poser, nous en sommes conscients, sur le terrain, un certain nombre de problèmes, faute de références partagées. C’est, pour reprendre une expression souvent entendue au fil des discussions, ce sentiment que « l’on ne parle pas la même langue ». Or, toute action nécessitant une importante mobilisation collective doit s’appuyer sur des repères communs. La charte de l’éducation artistique et culturelle que nous avons élaborée poursuit cet objectif précis : façonner des références communes. En posant des principes clairs, elle vise à favoriser l’engagement de l’ensemble des acteurs. Elaborée au cours des séances de travail du Haut Conseil, approuvée par ses membres à l’unanimité, elle est elle-même le fruit du dialogue, des échanges et de la concertation. Elle traduit, à travers ses principes, la diversité de nos points de vues et de nos sensibilités, tout en les unifiant. En cela, elle est un facteur d’unité. Une unité qu’elle contribuera à favoriser sur le terrain, au quotidien, permettant ainsi à l’éducation artistique et culturelle de continuer à se développer toujours davantage, sans jamais méconnaître la diversité, des acteurs, des pratiques et des territoires, mais en faisant un atout, et non plus un obstacle. Je ne vous cite ici que nos quatres premiers principes  et vous renvoie au six autres qui composent cette Charte.

1.   L’éducation artistique et culturelle doit être accessible à tous, et en particulier aux jeunes au sein des établissements d’enseignement, de la maternelle à l’université.
2.   L’éducation artistique et culturelle associe la fréquentation des œuvres, la rencontre avec les artistes, la pratique artistique et l’acquisition de connaissances.
3.   L’éducation artistique et culturelle vise l’acquisition d’une culture partagée, riche et diversifiée dans ses formes patrimoniales et contemporaines, populaires et savantes, et dans ses dimensions nationales et internationales. C’est une éducation à l’art.
4.   L’éducation artistique et culturelle contribue à la formation et à l’émancipation de la personne et du citoyen, à travers le développement de sa sensibilité, de sa créativité et de son esprit critique. C’est aussi une éducation par l’art.


Je ne vous cache pas que nous aimerions que cette Charte soit bien plus qu’un testament pour la jeunesse d’aujourd’hui et de demain. Ce ne sera pas facile et nous devons en avoir conscience. La réorganisation des politiques culturelles qui est intervenue en France depuis le début des années soixante, si elle a boosté la place et le financement de la culture dans les politique publiques a aussi – comme l'ont si bien remarqué, chacun à leur manière, Marie-Christine Bordeaux (*), Alain Kerlan, Emmanuel Wallon ou Jean-Louis Fabiani - contribué à délégitimer durant de longues années l’univers de l’éducation populaire, au double profit d’une forme d’esthétique commotionnelle selon laquelle la rencontre du chef-d’œuvre suffit à provoquer l’émotion esthétique et d’une sacralisation accrue de la sphère de la création. Or nous ne pouvons exclure toute forme de pédagogie dans le rapport à l’œuvre qui fonderait une méfiance à l’égard de toutes les formes de savoirs, surtout rationnel à vrai dire, concernant les productions artistiques. C'est d'ailleurs ce montrent des expériences aussi réussies que celles d'École et cinéma depuis de très nombreuses années. Replacer l’éducation artistique et culturelle au cœur de nos politiques publiques, c’est surtout porter, comme vous le faites, Mesdames les Ministres, avec conviction, le projet d’une égalité républicaine de tous nos jeunes devant la culture et les arts, une égalité qui ne se paie pas de mots et dont nous devons tous être co-responsables. En ce sens, vous renouez avec le projet de l’éducation populaire des origines en l’installant dans une nouvelle dynamique d’espoir du XXIe siècle. L’inverse d’une culture pour chacun, une culture pour tous.  En ce sens, nous devons tous être nos propres médiateurs d’une culture partagée. Nous espérons de tout cœur que cette charte pourra tous nous y aider. Olivier Py rappelle que nous pourrions – si nous le voulions – devenir la nation la plus cultivée du monde. Je pense comme lui que nous nous devons de porter avec fierté cette magnifique ambition. La plus belle raison d’espérer est sans doute dans ces mots-là, des mots qui nous laissent de nous rappeler que nous devons plus que jamais investir politiquement, sociologiquement et – j’ajoute un adverbe moral – audacieusement la culture car nous ne devons jamais oublier que les œuvres de la culture ressemblent à ces dragons dont parle Maria Rilke, "des dragons qui ne sont peut-être que des princesses qui attendent de nous voir heureux ou courageux". C’est au prix de ce courage et de cette joie que nos mémoires pourront, enfin, recommencer à rêver.

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(*) Pour prolonger avec des lectures essentielles / 
-Marie-Christine Bordeaux, Christele Hartmann-Fritsh, Jean-Pierre Saez, Wolfgang Schneider (sous la dir. de), Pour un droit à l’éducation artistique. Un plaidoyer franco-allemand / Das Recht auf kulturelle Bildung. Ein deutsch-französisches Plädoyer, Berlin, : B & S Siebenhaar Verlag, OHG [ouvrage bilingue], 2014.
-Marie-Christine Bordeaux, François Deschamps, Éducation artistique, l’éternel retour ? Une ambition nationale à l’épreuve des territoires , Toulouse, L’Attribut, coll. « La culture en questions », 2013 
-Jean-Louis Fabiani, l'Education populaire et le théâtre, PUG, Grenoble, 2008.
-Alain Kerlan, « Education through Arts and Culture : A Forward-looking perspective », The International Journal of Arts Education, vol. 7, number 2 July 2009, National Taïwan Arts Education Center. Edition bilingue anglais et chinois.
-Alain Kerlan, « L’art pour éduquer : réhabilitation de l’ordinaire ou exception esthétique ? » in F.E. Boucher, S. David, J. Przychodzen (dir), L’esthétique du beau ordinaire dans une  perspective transdisciplinaire. Ni du gouffre ni du ciel, L’Harmattan, 2010
- Damien Malinas, Transmettre une fois, pour toujours ? Portrait des festivaliers d'Avignon, PUG, Grenoble, 2008.